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Les dons de Jano Xhenseval

par Nathalie Sarthou-Lajus, le 24 juin 1997 (1)

« Le monde aura besoin de mes yeux pour refaire ses couleurs, besoin de mon âme pour s'en détacher. »
Jano Xhenseval, artiste peintre native de Liège, travaille à Paris depuis plus de quarante ans.

La rencontre

Il est difficile, peut-être impossible, pour une apprentie philosophe prise dans l'aventure des concepts et des mots, de s'ouvrir à un univers pictural, comme si je n'avais jamais appris à voir. Chacun est pris dans sa propre aventure, dans ses apprentissages et cela exige tellement d'énergie, de concentration, que l'on hésite à faire une pause, à céder à l'appel de l'image quand se trouble sa lisibilité et sa visibilité surtout dans l'art abstrait. Mais d'éprouver à ce point la pauvreté, l'échec de son regard, jette un soupçon sur les possibilités d'une pensée aveugle à tout un pan de vie.

Ma rencontre avec Jano Xhenseval est récente, mais j'ai tant appris depuis, tant reçu, que c'est de ces dons que je voudrais parler. Les dons de Jano Xhenseval, les dons qu'elle a reçus elle-même et ceux qu'elle nous transmet. Jano Xhenseval peint comme tout artiste peintre devrait peindre sûrement, pour attester indissociablement de son existence et de la beauté de l'existence, la beauté dont Simone Weil dit que c'est peut-être la seule voie. Dans les toiles de Jano Xhenseval, chaque touche est vécue, éprouvée et prend le regard à son propre mystère avant même qu'il puisse comprendre de quoi il s'agit. Le mystère advient dans l'évidence de la lumière et force le regard, le plus indifférent ou le plus avide, à consommer des images, à vivre dans cette proximité déconcertante avec le plus lointain, l'Insaisissable. De là vient certainement l'aura de l'œuvre de Jano Xhenseval et mon propre questionnement philosophique sur le sens de l'aura, à la croisée d'un cheminement artistique et religieux.

Le souvenir de notre première rencontre est lié à la magie de la maison Osbert (2).Dès que l'on franchit le seuil de cette maison, on est saisi tant tout semble relever ici du miracle. Le petit jardin au cœur du XVème arrondissement de Paris est un lieu de quiétude soustrait aux bruits et aux couleurs métalliques de la ville. Les oiseaux y ont trouvé refuge et sont devenus les hôtes privilégiés de notre amie, les familiers de sa solitude. Enfin, la peinture envahit tout l'espace et lui confère la valeur unique d'un songe poétique. Jano Xhenseval peint tout, les murs, les cageots trouvés dans la rue, les parasols, les vêtements… par fantaisie, par nécessité aussi, pour pouvoir respirer, pour ne pas se laisser écraser par l'inauthenticité du monde, l'indifférence et l'incompréhension qui empêchent la vie, les humiliations qui piétinent l'intimité. Qu'elle soit parvenue à subsister pendant toutes ces années où elle n'a fait que peindre sans rentrer dans le jeu des galeries, des expositions institutionnelles, cela aussi relève du miracle. Il y a une telle grandeur, une telle détermination dans son désir d'aller jusqu'au bout de son geste de peindre, que ceux qui croisent son chemin doivent être nécessairement impressionnés et lui venir spontanément en aide.

Le grand atelier à la lumière zénithale, hanté par le splendide bouillonnement de la peinture de ce début de siècle, vit, en dépit de conditions matérielles précaires, grâce à Jano Xhenseval qui a continué d'y porter cet art sur d'autres cimes. La certitude d'une expulsion prochaine (3) a rendu encore plus émouvante notre dernière rencontre, comme si l'essentiel de sa peinture s'était joué dans ce lieu. Ce jour-là, je l'ai sentie seule, démunie, naviguant sur une mer d'incertitude, et merveilleusement, terriblement libre car soumise à son destin de peindre, sans grandiloquence et sans amertume. Jano Xhenseval appartient plus à la peinture que sa peinture n'appartient à l'atelier Osbert. Elle peint tout, mais c'est sur la toile qu'a lieu l'événement pictural, le grand saut vers l'inconnu, une dramaturgie essentielle. La dramaturgie picturale de Jano Xhenseval n'a cependant rien de théâtral puisque l'artiste y est seule et trouve en elle-même, dans le secret de sa vie intérieure, les épreuves successives qu'elle doit affronter comme autant de tâtonnements pour sortir de sa nuit.

Aux sources de l'enfance

Beaucoup d'entre nous ont dû trouver dans la maison Osbert un lieu pour renaître, un lieu baptismal pour se ressourcer, revenir aux sources de l'enfance, retrouver son visage d'enfant, et repartir souvent désarmés mais plus proches de la vérité. Jano Xhenseval est un être vrai. Je ne l'ai jamais vue jouer un rôle. Elle est sans défense, mais sans compromis avec les poseurs que nous sommes tous à un moment donné. Elle sait alors blesser à vif, de cette «blessure qui guérit » » dont parle Grégoire de Nysse, cette blessure d'espérance qui permet la vraie naissance à soi-même. Elle qui est sans enfant, elle est sans cesse dans l'enfance, dans cette proximité interrompue aux origines, là où la plupart d'entre nous ne risquons que de brefs retours. Ce mouvement, je crois, lui est propre. Je garde le souvenir ému d'un dessin de l'enfance, «j'avais alors six ou sept ans,»me dit-elle, l'esquisse très épurée d'une petite fille songeuse et obstinée dans sa voie, la part intraitable de l'enfance. Jano Xhenseval est attentive aux enfants, sait établir d'emblée une connivence avec eux et reproche souvent à notre monde d'adultes, de beaux parleurs préoccupés, de ne pas parler assez aux enfants. Dans l'allée du jardin, elle a dessiné à la craie une marelle, jeu de l'enfance, jeu grave quand il joue avec la précarité de notre condition humaine, avec l'inconnu de la mort et le vertige du pas au-delà.

À ma connaissance, les seuls visages que Jano Xhenseval ait peints, ce sont des visages de l'enfance, des visages asexués, des visages d'ange. Toute la série de portraits au fusain aquarellé recueille l'ineffable grâce de l'enfance, que trop rarement l'adulte saura retenir et intérioriser. L'éclat du visage de l'enfance tient à cet état premier de transparence à la grâce, à cette ouverture sans défense aux autres et au temps qui déjoue le regard de possession et de jouissance pour susciter un autre regard à partir du non pouvoir de l'amour. Rendre à l'homme la possibilité de l'enfance, c'est lui rendre la possibilité du visage, d'un visage libéré du masque, de la composition narcissique et protectrice du rôle. Le don premier de Jano Xhenseval, c'est ce don de l'enfance, de «l'Esprit d'enfance(4)», un don qui vient de plus loin que le pouvoir de l'homme, d'un en-deçà et d'un au-delà. Cette remontée vers les origines, cette restauration du visage de l'enfance, réveille le sens du Sacré et se convertit en expérience mystique de la révélation des origines, la vision du visage divin qui transfuse sa paix, son rayonnement infini.

La série de portraits de Jano Xhenseval va du visage de l'enfance en attente, plein d'une promesse non encore déçue, à l'image brisée de l'enfance meurtrie, humiliée. L'enfance impossible, c'est l'impossibilité du visage. Certains dessins où le visage est défait ont l'intensité sonore d'un cri, figure de la dissonance projetée sous l'effet d'une violence qui dépasse toutes les formes de représentation. Certaines toiles abstraites où le visage est invisible ont une nature qui crie. Le cri est une voix qui vient de l'enfance, des blessures de l'enfance. Il est aussi une protestation contre l'abstraction monstrueuse que devient l'homme sans visage, le corps exilé et «la parole soufflée (5)». Il exprime la nécessité de retrouver par les seules forces de son souffle, l'intégrité, l'authenticité du mouvement d'une existence dont l'homme perd le sens. «Toute la magie d'exister, écrit Antonin Artaud dans Le Théâtre de Séraphin,aura passé dans une seule poitrine quand les temps se seront refermés. Et cela sera tout près d'un grand cri, d'une source de voix humaine, comme un guerrier qui n'aura plus d'armée.(6)» Dans la dramaturgie picturale de Jano Xhenseval, le cri n'est pas une dispersion de la voix humaine mais une concentration de toutes les forces de vie informulées qui assiègent l'artiste afin de ne pas être terrassée par elles, condamnée au silence de la folie, à l'absence de visage.

Le peintre et l'oiseau

Mais lui, vêtu de peu de gris ou bien s’en dévêtant, pour nous mieux dire un jour l'inattachement de la couleur – dans tout ce lait de lune grise ou verte et de semence heureuse, dans toute cette clarté de nacre rose ou verte qui est aussi celle du songe, étant celle des pôles et des perles sous la mer – il naviguait avant le songe, et sa réponse est : “Passer outre !....”

« De tous les animaux qui n'ont cessé d'habiter l'homme comme une arche vivante, l'oiseau, à très longs cris, par son incitation au vol, fut le seul à doter l'homme d'une audace nouvelle. (7) »

C'est sur une toile de Jano Xhenseval exposée dans une salle de cours du Centre Sèvres que m’est apparue l'affinité profonde du peintre et de l'oiseau : tous deux sont requis par l'infini. L'oiseau a revêtu la couleur de l'aube, «cette clarté de nacre » dont parle le poète, qui est aussi celle du songe du peintre, les ailes déployées avec gratitude pour prendre son envol. Le ciel de l'oiseau n'est-il pas la toile du peintre, et son envol celui de la création, une fulgurance verticale, libération de la fatalité terrestre ? Dans un grand nombre de toiles de Jano Xhenseval, on retrouve ce thème ascensionnel de l'envol, de l'arrachement aux lois de la pesanteur, cette même avidité d'être. L'oiseau et le peintre fréquentent de hautes altitudes mais demeurent entre ciel et terre, ne prenant leur envol que pour mieux épouser les courbures de la terre, sans jamais rompre « le fil invisible » qui les relie au milieu terrestre originel. Dans la série de dessins sur les arbres, Jano Xhenseval ne cesse de faire ainsi communiquer le ciel et la terre, et donne toute sa tension dramatique à ce double ancrage (8)terrestre et céleste. On pense alors à la vision de Vincent Van Gogh : « Ils étaient superbes ces arbres, je dirais presque qu'il y avait un drame dans chaque figure, je veux dire dans chaque arbre. (9) »

« Passer outre !... », écrit le poète. L'existence de Jano Xhenseval n'est-elle pas une vie entière par effraction, à affronter les épreuves successives, à franchir les distances intérieures, à repousser les limites de la représentation, à aller toujours au-delà ? Elle aime à se référer au Chef-d'œuvre inconnu de Balzac, à l'audace transgressive du peintre Frenhofer, à ce fou désir d'une vie plus vraie que nature, ce désir de « l'incarnat (10) » qui est l'exigence et la limite de la peinture. Plus que tout autre peut-être, l'art abstrait se défait des apparences mondaines pour révéler l'apparition de ce mystère de la vie. Le peintre ne vise pas la ressemblance extérieure mais la révélation d'un mystère qui se manifeste sans s'épuiser : les ombres violacées portées sur la terre, les reflets verts des sinuosités marines, l'aimantation de la lumière dans les branchages, un espace spirituel de tension où la lumière qui est en l'homme rejoint la lumière dans les choses. L'image picturale est vivante, son expressivité ne cesse de se modifier avec l'éclairage et cette perpétuelle métamorphose lui confère un caractère insaisissable. Ainsi le violet, qui semble le ressort de la dramaturgie picturale de Jano Xhenseval, change de ton, diffère en intensité, en sonorité selon les couleurs voisines et travaille à l'expressivité, à l'harmonie visuelle de la toile : tantôt serti d'or ou d'une blancheur arrachée à la grisaille, tantôt assombri par les ténèbres, juste une touche entre joie et douleur, d'une grande sobriété musicale, à la limite du silence.

« L'opposition entre le figuratif et le non figuratif est vaine, ne cesse de répéter Jano Xhenseval, il n'y a qu'un seul art, celui qui transfigure. » Le peintre est à la recherche d'un rythme qui efface les oppositions métaphysiques de l'espace et du temps, du concret et de l'abstrait, de l'extérieur et de l'intérieur, sur lesquelles repose la conception classique de la représentation. Le rythme chromatique fait sortir la matière de son inertie, lui insuffle une vitalité frémissante : un mouvement envahit toutes les formes, le ciel d'une blancheur dorée se mêle à l'écume de la mer, aux plis des roches brunes dans une fluctuation où la matière est diluée, refondue, rebrassée. La couleur est ce creuset alchimique, ce foyer actif en lequel se réalise cette transmutation qui ne quitte pas la terre pour les nuées célestes, véritable travail d'incorporation et ascension d'une nouvelle matérialité, la chair transfigurée.

Le Buisson ardent

Le regard du peintre ne voit pas simplement la lumière du monde, il ouvre à la donation de la lumière, au rayonnement d'une lumière de l'origine au-delà de la lumière du monde, de l'opposition du jour et de la nuit. Dans les toiles de Jano Xhenseval, apparaît cette lumière de l'origine, portée à son incandescence dans le tableau du Buisson ardent. Le regard n'est plus devant la toile, mais pris dans la toile. Immergé dans ce « corps de lumière », le spectateur cesse visuellement de voir et perd la parole, il meurt à tout narcissisme et à tout bavardage – le regard et la parole ne lui en reviendront que plus lourds d'émotions et de silence. Là commence l'ivresse d'un transport dans un lieu spirituel qui n'est plus de ce monde, une sphère solaire où il croit voir intérieurement l'Ange du Buisson ardent. Instant de grâce et d'éternité. La lumière originelle d'une blancheur d'hostie libère le regard de l'opacité, des limites de la matière et laisse voir dans sa transparence le visage de l'Ineffable. Comme dans les premières icônes, la couleur or devient lumière active et envahit tout le lieu d'une saturation lumineuse et spirituelle qui manifeste l'éclat de la grâce divine, le feu de l'amour divin.

Le Buisson ardent est le moment du face-à-face de Moïse et de Dieu, la révélation de la vraie vie à travers le nom divin : « Dieu dit à Moïse : “Je suis celui qui est.” Et il dit : “Voici ce que tu diras aux Israéliens : Je suis m’a envoyé vers vous(11)”. » À travers le Buisson ardent, Dieu se manifeste à l'homme dans la distance, par le retrait, non dans un arrière monde, mais dans l'insaisissable du feu. L’apparaître de la lumière divine est fulguration éblouissante et insupportable au regard de l'homme. Moïse se voile la face, car il craint de se brûler le regard. L’éblouissement, l'obscurcissement de la vision mondaine est la première étape pour accéder au mystère de la présence divine. Le regard doit aller au-delà du monde visible et de son pouvoir visuel pour voir de l'intérieur le mystère qui lui fait face. L'éclat d'abord éblouissant de la lumière divine illumine alors le regard de l'homme, au sens où il est pour l'homme une puissance de révélation, révélation de la vraie vie.

Dans cette conversion du regard, le cheminement artistique de Jano Xhenseval relève de la quête spirituelle. L'art abstrait de Jano Xhenseval n'est pas un art subjectif, fantasmatique, mais une révélation de la vraie vie cachée et invisible. « Le regard sur le tableau, écrit-elle, peut passer très vite comme une caresse, ou s'attarder pour se perdre, jamais il ne reviendra indemne, il aura quelque “conte” à rendre, quelques légendes à porter aux autres, quelques inquiétudes à transmettre. Il lui faudra détruire ce qu'il avait cru voir, parce qu'il savait le nommer, pour entrer dans le caché, l'invisible, et nous éconduire en quelque sorte dans une nouvelle quête.» L’écart avec le monde des apparences est nécessaire pour que soit retrouvée la vérité du monde par des voies intérieures. N'est-ce pas alors l’aura même du monde, cette montée de l'Esprit dans le monde, qui apparaît à la croisée de la quête artistique et spirituelle ? À la question : « Qu'est-ce que l’aura ? », W. Benjamin répond : « l'apparition unique d'un lointain, aussi proche qu'elle puisse être. (12) » Benjamin met ainsi en évidence cette double puissance propre à l'aura, de l'atteinte immédiate et du mystère. L’aura est une présence qui touche et demeure inaccessible. Le mystère se donne en pleine lumière et ne se dissipe pas. La valeur d'aura ne provient pas de l'impossible union de deux mondes ontologiquement incommensurables, mais de cette relation paradoxale de la distance dans la proximité qui donne au rapport du visible à l'invisible, du fini à l'infini, son mouvement tragique et inépuisable.

L’aura est une expérience de la dépossession originaire, une ouverture de l'homme sur un en-deçà et un au-delà, une dimension de l'existence qui le précède et le dépasse infiniment. Les yeux de l'homme moderne ont perdu le pouvoir de regarder, ce sont des yeux au regard vide, des yeux sans espérance, dans lesquels ne brille plus « l'enchantement des lointains » évoqué par Benjamin. La beauté est peut-être la seule voie qui lui confère encore le pouvoir de lever les yeux et de les fermer pour ouvrir son âme au surgissement du caché, de l'invisible, d'une vie, la vraie vie, qui advient de plus loin que soi-même et se reçoit comme un don.

Références:

(1) « Ce texte, offert par Nathalie Sarthou-Lajus à Jano, n’a jamais été publié. (Note LG) »

(2) « L’atelier occupé par Jano au 9, rue Alain Chartier, avait été celui du peintre symboliste Alphonse Osbert (1857-1939), qui s’y était installé en 1880 et qui y est mort le 11 août 1939. (Note LG) »

(3) « Elle n’aura heureusement pas lieu, grâce à l’intervention de maître Danielle Merian qui a défendu Jano lors du procès qui lui était intenté. (Note LG) »

(4) « Cf. Psaume 131. »

(5) « Jacques Derrida, « La parole soufflée », dans L’écriture et la différence, à propos du théâtre d’antonin Artaud. »

(6) « Antonin Artaud, « Le Théâtre de Séraphin », dans Le Théâtre et son double. »

(7) « Saint-John Perse, Oiseaux, dans Amers. »

(8) « Nathalie Sarthou-Lajus a écrit : « encrage »… »

(9) « Vincent Van Gogh, Lettres à Théo, Ed. Grasset, p. 86. »

(10) « Cf. la très belle lecture du Chef d’œuvre inconnu de Georges Didi Hubermann, La peinture incarnée, Ed. de Minuit. »

(11) « Exode 3, 14. »

(12) « W. Benjamin, L’œuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité technique, Ed. Denoël/Gonthier, p. 94. »