Publié le 6 mars 2003 – Supplément à La Vie N°3001
Il y a quelque chose de la calandrelle qui se promène dans l’atelier... Quelque chose de futile pour le temps, d’important pour l’âme.
Ce qui est merveilleux dans les comptines d’enfants, c’est qu’on n’y comprend jamais rien, mais qu’on ne peut se détacher de leur rythme. Persuadé qu’il s’y cache toujours une petite vérité, l’esprit cherche une issue, une sortie digne et respectable. Et l’on se retrouve toujours avec le chapeau du polichinelle... Nous voilà extraits de nous-mêmes un tout petit moment, le temps d’une insoumission à l’ordre des choses.
Ainsi, la calandrelle a, depuis toujours, accroché mon attention. J’ai compris qu’elle aurait toujours une place privilégiée dans ma vie à la lecture de l’onomatopée qui, dans les livres savants, distingue son chant : « Tsisisivouitsivouithiou ». Un message existentiel. Comme vous, qui venez de le lire, j’ai tenté de reproduire ce délire de sons. Après maints efforts peu satisfaisants, j’ai surtout tenté de l’entendre. Cette sonographie reste un rébus indéchiffrable si on la sépare de son terrain de vie. Parce que sans l’aide du vent, de la lisière du bois, de la prairie, de la pente du terrain, elle ne peut tout simplement pas chanter ! Ses modulations inscrivent leur contrepoint sur le biotope avec une décision absolue : c’est là et seulement là que ses petits verront le jour.
Je ne vais pas vous faire un cours d’ornithologie, mais vous aurez compris que la calandrelle était une alouette et que son retour programmé, avec ses trilles ascendants, était indispensable au ciel printanier... Impérativement... existe..en..ciel !
Dans le petit jardin parisien où donne mon atelier, j’accompagne régulièrement des enfants dans leur découverte de l’art. Cet automne, j’ai pris le risque de leur expliquer... la chute des feuilles… Une petite fille me demanda alors très radicalement : « À l’automne, les feuilles des arbres se suicident ? »... Sa peinture disait très bien ce grand bouleversement de l’arbre et ce qu’évoquait pour l’enfant la nudité de branches ainsi dévêtues. Comment approcher sans peur ce vide ? L’enfant pressent une rupture, un achèvement, et le signifie avec ses mots, ses couleurs, et puis il questionne sur le retour des choses. Comment vivre l’hiver, ce temps d’enfouissement, sans s’enténébrer ? Ce temps de lenteur sans précipiter le retour ? On n’est pas tout seul à voyager dans les saisons. C’est un privilège partagé. L’enfant découvre vite les petits signes de communication, les indices, et toutes les petites cachettes inventées par les insectes pour passer l’hiver.
Mais pourquoi je vous raconte tout ça ? Aucune raison, sinon celle de partager l’indescriptible, le plein, le vide, les saisons de l’âme et leur turbulence. Et comment la vie par petits brins visite nos maisons... nos jardins, elle y entre si furtivement que la moindre pesanteur voile son apparition. Je crois que la vie n’est belle que d’être rendue légère. Il y a quelque chose de la calandrelle qui se promène dans l’atelier et m’empêche de céder à la tentation de la lourdeur, du découragement… Quelque chose de futile pour le temps, d’important pour l’âme.
La petite fille de l’automne va revenir, nous regarderons ensemble les ramures de Pâques, buisson, brindille, bourgeon ultime et initial. La surprise va gagner sur la fatalité. Ne pas savoir est encore une façon de louer. Nous revisiterons nos cachettes : le geai et l’écureuil oublient souvent l’endroit où ils ont enfoui leurs provisions. Les plumes juvéniles vont remplacer bientôt le duvet du calandreau, et nous nous réjouirons ensemble.
Marelle et calandrelle – un – deux – trois – soleil !
Peut-être que le tremble
sait plus que tous les arbres
La réserve de chant
Qu’il y a dans le sol
(Guillevic)
Jano Xhenseval
Née à Liège, en Belgique, Jano Xhenseval (prononcer Enseval) vit à Paris depuis 40 ans, dans le XVe arrondissement. Peintre, elle a aussi réalisé des gravures, des dessins, des tapisseries, des collages de céramiques, et de nombreux vitraux, dont ceux de la chapelle de la communauté jésuite du Centre Sèvres, à Paris.