Par Jano Xhenseval
Texte publié dans Esprits Libres, Printemps 2000, « Ce qu’il faut préserver ? », L’Harmattan.
Artiste peintre, née à Liège, Jano Xhenseval travaille à Paris depuis plus de quarante ans. Elle a réalisé vitraux, tapisseries, gravures, reliures, dessins. Son œuvre picturale évoque un immense palimpseste où se sont réfugiées, comme elle le dit elle-même, « toutes les mémoires du monde ». Elle témoigne ici de ses choix artistiques quotidiens. « Qu’est-ce que je garde ? Qu’est-ce que je jette ? », le choix, sans être pesant, est grave puisqu’il introduit dans la vie même de l’œuvre. Bienvenue à l’atelier pour les lecteurs curieux de poursuivre ce questionnement dans le plaisir de regarder ensemble.
Sur ma table de travail séjournent quantité de petites peintures inachevées, en attente de je ne sais quoi qui les sortirait de leur isolement, car si elles sont là, c’est qu’elles ne sont pas introduites dans la vie de l’œuvre.
Leur errance ne cesse de m’inviter au travail, de m’ouvrir, de m’inviter à peindre.
Si le regard visite à chaque passage ces harmonies inertes, si le regard balaie cette nappe de couleur, c’est dans l’espoir d’y déceler quelques musiques, quelques fragments d’ouverture… ou d’achèvement.
Ce petit bois peint qui attendait un certain outremer, je suis passée cent fois sans le voir, sans le comprendre. La difficulté n’est pas de trouver le ton juste, mais d’écarter un à un les autres, ceux qui salissent, alourdissent, enferment.
La lumière vacante est infinie, elle oblige et amende en même temps. Précise, elle aura la même force que ce trait lacéré, nécessaire, optiquement sûr, elle m’enjoint de répondre, « ouvertement ».
Il y a un temps d’intervention pour libérer la couleur, je veux dire la lumière, un temps original, sans trajectoire qui décide, tranche.
Ce discernement injonctif ne s’accomplit qu’avec le secours de la mémoire… Encore faut-il que cette mémoire rencontre cette originalité et cette injonction, la patience.
Cet endroit-là signe une élection qui n’est pas du même ordre que celle qu’on attendait, mais elle élimine les tentations maladroites.
Mieux vaut ne rien savoir de tout cela et passer et repasser devant ces choses colorées en reconnaissance de ce qui échappe, là où se sont réfugiées toutes les mémoires du monde. La séparation d’avec les choses médiocres n’enlève pas la médiocrité mais me libère d’avoir à la redouter ! C’est une façon de danser avec les ombres…
Le professeur de peinture de mon enfance disait : « Aujourd’hui nous allons apprendre à faire des ombres. » Jamais je ne l’ai entendu dire : « Nous allons apprendre à peindre la lumière. »
On n’apprend pas la lumière, on ne peint pas la lumière, elle est donnée, réservée déjà au premier jour du monde, introduite avant l’œuvre… liquide… initiale… nacelle de l’âme, il n’y a rien à en dire, à en ébruiter : elle parle !