Par Jano Xhenseval
La Revue Zodiaque n°1,La-Pierre-qui-Vire, 1998
C'est une mise en haut lieu de l'imprévisible. l'écrin de l'invisible.
C'est un entretemps, un laps, un intervalle, une mise en demeure enfin où ce qu'il advient se reçoit, s'incarne et instruit le monde. C'est peut-être là que le peintre a tissé sa toile, à l'affût de l'aube.
Comment regarder un tableau ? comment laisser l'âme se reposer dans cette préférence ? l'ouvrir au signe, à l'indiciel pour un moment? Il n'y a pas de règle pour regarder, mais comment convier l'autre à cette approche ? C'est l'ouverture qui atteste de l'authenticité de la rencontre, qui lui donne sa légitimité... et pour ce faire il faut l'accord des couleurs... et la disposition du cœur. Faut-il parler pour montrer ?
Il se peut que nous allions vers la peinture par des chemins discursifs, anecdotiques, mais tout commentaire trop extérieur à l'œuvre risque de nous enfermer dans l'arbitraire et la docile explication narrative.
Il y a une façon plus rebelle mais plus disponible d'aborder l'œuvre d'art, c'est le chemin direct des émotions. Comment être au service de l'œuvre ? Je veux dire à l'écoute. Bien sûr en proposant une médiation entre le regardant et le regardé (qui n'est pas toujours celui qu'on croit !). Mais aussi en respectant la distance, le silence de la rencontre.
- Regarder ensemble, cela a quelque chose de musical, par la hauteur et la profondeur des sons perçus, par la mouvance des émotions.
- Regarder à l'unisson laisse à chacun son interrogation, sa solitude, tout en offrant un confort fraternel et un espace de réception où se refait l'œuvre et son interprétation.
- Regarder ensemble, il me semble qu'il n'y a que dans cette position là que l'on peut accueillir l'œuvre d'art dans le détachement c'est-à-dire dans la clairvoyance. ("ensemble" veut dire aussi dans la solitude nourrie de l'abondance des fruits partagés).
Regarder une œuvre est une mise à l'épreuve aussi, qui va frôler tous les dangers, mettre à nu nos questionnements et leurs dangereux tremblements, ces défaillances qui ouvrent au mystère de l'art et nous propulsent au cœur de la communion.
Le regard peut passer très vite, comme une caresse, ou s'attarder pour se perdre, jamais il ne reviendra indemne, il aura quelque "conte" à rendre, quelques légendes à porter aux autres. quelques inquiétudes à transmettre.
Il lui faudra détruire ce qu'il avait cru voir, parce qu'il savait le nommer, pour entrer dans le caché, l'invisible, et nous éconduire en quelque sorte dans une nouvelle quête.
Il n'y a pas de règle pour regarder, rien que la liberté de la paupière d'aller et venir et de rendre le ruissellement de la nouveauté à l'œil, de noyer nos certitudes et de mouiller à nos commencements. Il se peut que la rencontre se fasse après, dans l'obscurité, et c'est bien comme cela aussi, par ses traces inconsommées, que s'invente une nouvelle lecture, l'envie de revoir, de goûter à nouveau. de rejoindre les autres, d'être demandeur et co-auteur dans le temps.
Il n'y a pas de moment partagé dans la contemplation qui ne rende à l'œuvre son origine, sa signification, son rayonnement. Et s'il y a des espaces incompris ? Ce n'est pas grave de ne pas comprendre. Devant un tableau on ne comprend rien, on ne sait même pas pourquoi on est là. Ce qui est proposé, ce n'est pas une expérience au sens où on l'entend habituellement, mais bien une promenade gratuite qui distille l'air et le bonheur sans savoir.
Le monde aura besoin de mes yeux pour refaire ses couleurs, besoin de mon âme pour s'en détacher.