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Le blanc, une mise en valeur des autres couleurs

par Jano Xhenseval, peintre

La Croix, vendredi 11 janvier 2008 (dans une double page consacrée au « blanc fascinant »)

Plein ou vide… ? Réserve ou couleur ? Lumière ? Vu par les peintres, le blanc n'est pas un ajout, encore moins un trou, mais bien une disponibilité, une énergie, une mise en valeur des autres couleurs.

Cézanne par exemple nous offres des espaces blancs où la toile est à peine effleurée, juste caressée, en attente. Pas en attente de couleur, mais en attente de résonance, par la proximité des touches colorées qui entourent ces plages.

Il est fréquent d'entendre, dans les écoles de peinture, le professeur proposer d'ajouter du blanc aux couleurs, pour les éclaircir, les rendre plus lumineuses, mais c'est bien un leurre. Le blanc affaiblit le ton, le rend terne, laiteux, et en tout cas ne nous emporte pas dans la magie de la « couleur lumière ». Rembrandt, avec ses noirs, ses sépias, ses ombres, nous en dit plus sur la lumière que ces blancs crémeux de titane ou de zinc !

Certains produits modernes nous offrent une vision à deux lectures suivant la position de l'œuvre par rapport à la source de lumière extérieure. Difficile de maîtriser les deux lectures, elles ne peuvent être reçues simultanément. Pourtant, le temps si infime parcouru entre deux inclinaisons nous informe, comme une variété infinie d'harmonique qui remplirait l'espace, et si le regard vacille un peu devant cette profusion, le ressenti émotionnel est riche, intact, et nous invite à accorder notre regard. Les ors des icônes disaient déjà quelque chose de ce petit « laboratoire d'atelier », avec leurs éclats, leurs retraits, leurs diffusions rayonnantes, bougeantes.

Didi-Huberman nous dit, à propos de la fresque de la Madone des ombres de Fra Angelico : « Le peintre a littéralement projeté, à distance, une pluie de tâches multicolores qui font sur la surface, non pas ce que les marbriers nomment un “granité”, un réseau, mais plutôt un semi tout à fait irrégulier, un mouchetage où se distinguent, de-ci, de-là, des accidents, des irruptions de blanc pur. »(1)

La quête de ce blanc d'avant… ne cesse d'obséder l'artiste comme un monde perdu, un mieux perdu, et c’est peut-être le chemin de ces retrouvailles qui reste caché. Bien heureusement ! « Ce que mes yeux ne peuvent voir dans ce qu'il voient, il me faut peindre pour le voir », a écrit Jean-Louis Chrétien.

Le professeur de peinture de mon enfance disait : « Aujourd'hui, nous allons apprendre à faire les ombres ». Jamais je ne l'ai entendu dire : « Nous allons apprendre à peindre la lumière ». On n'apprend pas la lumière, on ne peint pas la lumière, elle est donnée, réservée déjà au premier jour du monde, introduite avant l'œuvre… liquide… initiale, nacelle de l'âme, il n'y a rien à en dire, rien à en ébruiter : elle parle !

Références:

(1) « Georges Didi-Huberman, Fra Angelico. Dissemblance et figuration, Paris, Flammarion, 1 hé990. »