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Paroles de Jano sur sa peinture

Paroles de Jano sur sa peinture

Jano citait Matisse (mort l’année de son arrivée à Paris, en 1955), qui affirmait : « Aucun artiste n'est sorti des Beaux-Arts. » Et elle racontait : « J'étais aux Beaux-Arts à douze ans, mais ce n'est pas là que j'ai appris mon métier. Plus tard, j'ai parcouru le Louvre en pleurant et en me répétant : “Je n'ai rien compris !” C'est à cause de ce que j'ai souffert à ce moment-là que j'ai appris à peindre. Je copiais Rembrandt. À cette époque, il fallait payer pour copier les tableaux du Louvre : un ami achetait pour lui-même des créneaux de deux heures, mais n'utilisait que 1h30, et me laissait la dernière demi-heure – c'est dans ces conditions que j'ai pu copier des tableaux... »

Elle citait aussi avec émotion cette phrase de Chagall, au soir de sa vie : « Enfin, j'ai désappris à dessiner ! »

Jano récusait que sa peinture fût qualifiée d'abstraite. Commentant des photographies d'écorces d'arbre, elle s'émerveillait : « Regarde, ça c'est un Rembrandt ! Et ça, un Soulages ! Et celui-ci, c'est un Jano... » Le dessin d'un marbre, l'irisation d’une plume d’oiseau (en particulier le bleu des ailes du geai, qu’elle admirait tout particulièrement, comme Christian Bobin) ou d’une libellule (insectes chers à son ami Alain Cugno), suscitaient les mêmes observations : la peinture de Jano nous donne à voir la Nature dans son mystère profond. Giorgio Morandi affirmait : « Il n’y a rien de plus surréel ou de plus abstrait que la réalité même. »

Jano expliquait : « Je ne comprends pas les gens qui parlent d'un tableau bleu ou rose. Ce n'est pas telle ou telle couleur qui importe, mais le rapport entre les couleurs. Prétendre aimer telle couleur dans un tableau, c'est comme dire : “Quelle magnifique symphonie – surtout les mi et les do !” »

Avant une opération de la cataracte, en 2016, elle ne s’inquiétait pas de « voir plus clair », mais de « voir autrement » ce qu’elle voyait depuis l'enfance avec ses pinceaux... Elle demandait au médecin : « Est-ce que ce sera plus chaud… plus froid dans les rapports de couleur ? » Car, expliquait-elle, « ma vie consiste à “corriger” chaque nuance, chaque jour, depuis mes tout premiers apprentissages... En fait, je ne pense qu'en “rapport de couleur”, donc assez loin de la question de la clarté... »

« On peut fabriquer un arc-en-ciel chez soi…, écrivait-elle à un ami, avec le soleil et un peu d’eau. La lumière nous est offerte pour que nous y pénétrions avec l’envie de comprendre… et de participer. Vivement des réserves de couleurs pour donner libre cours à nos fantaisies ! Des amis m’ont interrogée pour savoir quel était mon mot préféré de la langue française, et sans hésitation j’ai répondu : fantaisie. C’est un mot d’une richesse infinie, prête à toutes les interprétations… toutes les créations… toutes les latitudes… des dimensions infinies… et qui n’aura pas de fin ! Libre à toi de l’enrichir chaque jour avec ton cœur et ton esprit, et la richesse que tu as reçue depuis ta naissance. Voilà pour mon mot préféré ! Je trouve que cela dépasse infiniment tout ce que l’on peut dire sur la liberté, l’espérance, etc. C’est ma préférence, ce pour quoi je suis née. »

Ayant achevé de lire Le Pays où l’on n’arrive jamais, roman d’André Dhôtel, Jano écrivait : « J'ai enfin terminé le livre, complètement obsédée par le rythme, la couleur de la Belgique et cette recherche insensée de ce pays introuvable… je ne sais pas vraiment dire ce que j'éprouve de mon enfance… de mes illusions, de ma recherche, de mes origines ... c'est fou ce que j'ai vécu hors du temps dans cette lecture ! J'en ai mal aux yeux et il faut que je retrouve un brin de réalité !!... Je raconterai mon voyage, je suis bien proche de Gaspard [le héros du roman de Dhôtel] ... je me demande si mon pays ce n'est pas ... la couleur ! Cela fait si longtemps que je cherche, et j'ai pris toutes les routes qui s'offraient à moi... »

Alors qu’elle se trouvait avec Jean-Marie Tézé dans l’atelier de ce dernier, au 36 rue de Sèvres, Le Corbusier, qui occupait l’atelier au-dessus, était un jour venu demander leur aide, car il ne savait pas faire un moulage : or, il s’agissait de mouler une maquette de la main qui, en arrivant à Chandigarh, signale la proximité de la ville… Jano s’en chargea. « Si je n’avais pas été peintre, j’aurais voulu être architecte, disait-elle. Les chantiers me passionnent : lorsque je vois un panneau “chantier interdit au public”, il faut que j’entre voir, sentir le béton… »

Son père était architecte, et elle l’admirait beaucoup : c’est lui qui a donné à Jano le goût du dessin, et l’a conduite à s’inscrire aux Beaux-Arts. Dans une chemise noire, elle conservait de lui trois dessins d’une finesse admirable, réalisés à la plume et à l’encre sépia : les voûtes d’une cathédrale, une serrure ornementale, une rose tracée sur une lettre pour la femme aimée, un jour de permission : des merveilles ! Jano, à son tour, a choisi pendant ses études un projet qui l’a conduit à dessiner les clochers des cathédrales de Rhénanie – y compris celle de Cologne…

Regardant les dessins de Jano, Le Corbusier lui a dit : « La plastique compte plus que le sentiment. »

Lors d’un dîner avec les pères jésuites Paul Beauchamp et Jean Laplace, Jano avait apporté une peinture de format allongé et de motif abstrait, au verso de laquelle elle avait écrit : « Jérusalem, par un témoin qui n’a jamais vu Jérusalem ». Alors que le père Beauchamp tenait ce tableau, un jeune Jésuite est entré et a fait ce commentaire : « On dirait Jérusalem ! » On lui demanda s’il connaissait la ville sainte : il n’y avait jamais été…

En 1966, le père Alain Ponsard, curé de l’église Saint-Séverin à Paris, commanda des vitraux à Jean Bazaine (1) : Jano a bien connu les deux hommes, et a contribué à l’installation des vitraux. Bazaine n’était pas croyant, et le père Ponsard ne s’y connaissait guère en couleurs : pourtant, il arrivait dans leurs discussions que Bazaine s’enflamme sur la signification de la confirmation, et que le curé suggère plutôt un rose à tel endroit – comme s’ils travaillaient dans une telle fusion qu’ils en venaient à échanger leurs expertises…

Bazaine écrivait alors à Jano : « Je crois, chère Jano, que lorsqu'on dit qu'une peinture s'approfondit, il faut prendre cette image à la lettre. Vous avez beaucoup creusé, et, ces élans dramatiques qui ont toujours mené, construit votre peinture, ils sont maintenant enfouis dans un humus plus secret. Vous qui semblez si fragile, quelle force vous permet de remuer ciels et terres, jusqu'à vous replonger dans cette matière originelle vivante que nous cherchons tous, par des voies diverses, à redécouvrir ? »

Références:

(1) « Ils ont été achevés en 1969 »